- par Gert-Peter BRUCH -
- flashback -Samedi 14 juin 1986, place de la Bastille, Paris. Jeune adolescent banlieusard, je suis monté avec un camarade sur la capitale pour participer à la grande fête de SOS Racisme et voir les vedettes en « vrai ». Je vis l’excitation des premières fois dans cette foule de 100.000 personnes. Les vedettes en question défilent les unes après les autres. Vient le tour de Coluche : « enfoirés de toutes les couleurs, salut ! ». J’ai oublié les autres mots de sa courte apparition mais je me souviens encore de mon agacement. Comme d’hab, Coluche en fait un peu trop ou du moins Coluche en a trop fait les années précédentes et je n’ai plus pour lui, à ce moment, l’immense affection des débuts. - le Coluche qu’on aimait tous -Les débuts c’était avant qu’il ne se présente aux présidentielles de 1981, avant qu’il ne disjoncte, avant qu’il ne se crucifie lui-même sur les plateaux de télé, avant qu’il ne me fasse plus rire. Ses pitreries lamentables en direct de Droit De Réponse de Polac ont laissé des traces profondes. Ce soir-là, sa sortie de clown raté sous les quolibets m’a profondément blessé. Car, comme tout le monde à la maison, j’ai adoré le Coluche des débuts, celui de C’est L’Histoire D’Un Mec, celui de Gugusse, Celui de La Bagarre, du CRS Arabe, du Clochard Analphabète etc.... Les vinyls étaient tout rayés, à force d’être passés encore et encore, mais les craquements ne pouvaient nous empêcher de nous tordre de rire. Certes, en s’adressant à nous, Coluche invectivait déjà les élites, mais pas de la façon frontale dont il a usé par la suite. - parti en vrille -En se politisant davantage, en fricotant avec le « show-biz », son lien avec le peuple s’est quelque peu effiloché. C’est en tout cas ce que nous avons ressenti. Puis il y a eu la radio, la télé (Coluche 1 faux), l’apologie de la vulgarité gratuite et du mauvais goût, avec quelques éclairs de génie et des temps forts aussi. Bref, en ce qui me concerne, Coluche était depuis longtemps parti en vrille, même s’il est vrai que Tchao Pantin et les Restos Du Cœur, commençaient à me le rendre de nouveau assez sympathique. Mais on n’est jamais tendre avec ceux qui vous ont déçu, on reste toujours sur la défensive. Peut-être est-ce pour cela que l’apparition de Coluche sur cette scène de la Bastille m’a un peu irrité. J’étais presque pressé qu’il quitte la scène : « allez, au suivant… », comme aurait dit Brel. - Le choc - Et puis, cinq jours plus tard… Boum. La chape de plomb. On n’y croit pas, on ne peut pas y croire. Là encore, on ne rigole plus, mais plus du tout. On pleure. Coluche s’est tué en moto. Samedi soir il était venu nous dire adieu et on ne le savait pas. On ne l’a pas vraiment bien accueilli. Comme beaucoup, comme tout ceux qui avaient oublié à quel point ils l’avaient aimé, on se rend compte qu’on vient de perdre un membre de sa famille, quelqu’un d’absolument irremplaçable. Les frasques sont pardonnées, pas oubliées… Il faut prendre les gens dans toute leur mesure… ou leur démesure d’ailleurs. On sera triste longtemps, d’autant plus lorsqu’on apprendra qu’il se préparait à remonter sur scène, à revenir vers nous… en grande forme. Les cassettes de chauffe de ses sketches inachevés commercialisées sous le titre Coluche : Les Interdits le prouvent. - toujours vivant - A force d’en faire des tonnes, Coluche a laissé un immense cratère de désolation lorsqu’il s’en est allé. 22 ans ont passé et le vide laissé par « l’enfoiré » se fait toujours sentir. Il manque comme manque Gainsbourg. S’est-il fait buter ? On ne le saura sans doute jamais. Toujours est-il qu’il se préparait, parait-il, à se présenter aux élections présidentielles de 1988. Vu le tohu-bohu qu’il avait déclenché en 1981, les théoriciens du complot peuvent s’en donner à cœur joie. Mais peu importe, cela ne le ramènera pas. Il vaut mieux se souvenir de Coluche vivant. L’INA ou les divers best-of de l’humour qui passent en boucle à la télé nous y aident. Les Restos Du Cœur aussi, puisqu’ils existent encore. Mais là c’est moins drôle. D’ailleurs puisqu’on parle de cette œuvre devenue institution, garder Coluche en vie c’est aussi s’éloigner de l’image polissée qu’on veut parfois nous distribuer depuis qu’il est parti. Vont-ils proposer sa canonisation ? Coluche se serait probablement senti mal à l’aise face à ces tentatives de récupération, aussi mal à l’aise que dans son smoking lors de la remise du César pour Ciao Pantin. Sans doute aurait-il préféré qu’on se souvienne de lui tel qu’il était : brut de pomme. Ca tombe bien, un film, sur les écrans depuis aujourd’hui, a choisi de prendre ce parti! - Coluche : un cône avec de Caunes - On ne va pas vous l’apprendre, c’est l’ex-insolent chroniqueur de Nulle Part Ailleurs Antoine De Caunes qui est le réalisateur de Coluche, L’Histoire D’Un Mec. L’insolent le plus célèbre de France croqué par un petit frère, trublion du petit écran, c’est à priori un bon départ. D’autant plus qu’Antoine-Pine-D’Huitre a connu Michel Colucci (de façon mondaine, avoue-t-il) et l’a même interviewé pour Les Enfants Du Rock (émission phare de toute une génération, à laquelle il participa avant d’étourdir les auditeurs avec son débit de parole sur mode accéléré dans Rapido). C’est autour d’un pétard géantissime que Coluche et Deux Cônes avaient alors conversé devant la caméra. Depuis le petit Antoine devenu grand est passé derrière (la caméra, voyons ! Comme dirait Coluche : « y en a deux qui suivent »). Ce quatrième film, très attendu vu le battage médiatique qui a précédé sa sortie, est un peu la chronique d’un succès attendu, n’en déplaise au producteur de Coluche Paul Lederman qui a tenté d’empêcher sa sortie sous des prétextes qui laissent pantois. Il a été débouté et sa triste tentative de récupération s’est transformée en coup de pouce publicitaire. Et donc tant pis pour lui si, par précaution, la production a décidé de renommer son personnage dans le film.
![]() - les fêtes de Coluche, rue Gazan -
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