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BHOPAL : 25 ans
de marasme écologique

 

 

-l'histoire et les suites du drame
d'une ville indienne tristement célèbre
pour avoir été le théâtre de la pire catastrophe industrielle de l’histoire

Depuis la tragédie de décembre 1984, lorsqu’un nuage de gaz mortel de pesticide a tué presque instantanément 3 500 personnes, la situation est restée la même à Bhopal. Union Carbide, propriétaire de l’usine, renvoie la balle au gouvernement indien, lequel tarde à agir et ce alors que plusieurs milliers de personnes souffrent de maladies chroniques handicapantes, dues à la contamination des nappes phréatiques. Retour sur une catastrophe oubliée.

21/12/2009 >> accueil

- par Marie BAUDLOT -

 

- Du rêve au cauchemar -

Au départ, ce devait être le remède au chômage, le salut d’une ville de 300 000 habitants du centre de l’Inde. En 1978, quand Union Carbide décide de construire son usine de pesticides à 5 km de Bhopal, c’est l’espoir d’une vie meilleure qui s’annonce. “Un avenir éclatant”, promettait le slogan. En six ans, la population de Bhopal va plus que doubler et les habitations précaires s’entasser dans un bidonville situé entre la ville et l’usine.

Le 3 décembre 1984, vers minuit, le réservoir 610 explose. L’eau de rinçage des tuyauteries se mélange avec les 40 tonnes d’isocyanate de méthyle (MIC) contenus dans la cuve. Ce produit hautement toxique, utilisé dans la composition de pesticides, réagit en effet au contact de l’eau. Un nuage mortel s’étend alors rapidement sur 25 kilomètres carré, tuant presque instantanément 3 500 personnes. Bilan final : entre 22 000 et 25 000 morts selon Amnesty International, qui comptabilise également les décès liés aux années d’exposition aux déchets toxiques laissés aux abords de l’usine.

- Chronique d’une catastrophe annoncée ? -

Si la population locale, peu informée, a voulu croire aux promesses d’Union Carbide, qu’en est-il de l’Etat indien ? Dès sa construction, l’usine a subi plusieurs accidents, dont cinq fuites de gaz entre 1981 et 1984, qui ont fait un mort et plus de 40 blessés.

Selon un rapport publié en novembre 2008 et co-rédigé par l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) et la branche roumaine de la Regional agency for environmental protection (Repa), nombre d’éléments auraient dû alerter le gouvernement sur l’état de détérioration du site. Ainsi, les syndicats des ouvriers de Bhopal auraient-ils émis, dès la construction de l’usine, plusieurs plaintes concernant la sécurité, non seulement à la direction mais aussi au ministre du Travail. Des mises en garde restées lettre morte.

Plus inquiétant encore, le rapport fait état d’un audit ayant eu lieu en 1982, dont les remarques relatives aux possibilités de fuite de MIC, notamment, n’auraient pas été prises en compte.

- Des erreurs de gestion avérées -

Malgré tout, le gouvernement indien prolonge l’autorisation de fabrication du Sevin, alors même que les ventes de cet insecticide sont en berne et que l’usine est déficitaire depuis 1982. Union Carbide Corporation, la maison mère, envisage même la fermeture de la filiale. Finalement, l’effectif est réduit, passant de 1 500 à 950 employés et un plan de réduction des coûts est lancé.

Parmi les décisions prises, le rapport de l’Ineris fait état de l’interruption, six mois avant la catastrophe, de la réfrigération des réservoirs de MIC, ceux-ci faisant partie d’une installation qui ne fonctionne plus. Pourtant, les cuves contiennent toujours plus de 60 tonnes de MIC, substance qui exige d’être conservé à 0°.

Quant à la cause même de l’accident, le rapport indique que des opérations de lavage, menées au matin du 2 décembre, ont nécessité la manipulation des valves des cuves, entraînant l’introduction d’eau dans le réservoir. “Les raisons du mauvais maniement des vannes ne sont pas claires”, conclut l’étude. De son côté, Union Carbide affirme avoir fait conduire une enquête indépendante dont la conclusion est : “La fuite de gaz n’a pu être causée que par un sabotage délibéré. Quelqu’un a intentionnellement mis de l’eau dans la cuve de stockage, ce qui a causé une réaction chimique colossale”.

- Que justice soit faite ! -

En 1985, le gouvernement indien, représentant les victimes de Bhopal, entame des poursuites civiles contre la société. Union Carbide est reconnue responsable de la catastrophe et les indemnités demandées s’élèvent à plus de 3 milliards de dollars. Mais, quatre ans plus tard, les deux parties s’entendent sur un montant de 470 millions de dollars. Plus de six fois moins. Avec ce jugement, Union Carbide est dégagée de toute responsabilité civile ou pénale.

« Cela a été très dur pour les gens, pauvres et analphabètes, de recourir à des avocats, médecins et intermédiaires » pour se défendre, explique à l’AFP Rachna Dhingra, coordinateur de plusieurs associations regroupées sous le nom Campagne internationale pour la justice à Bhopal (ICJB). Selon l’ICJB, environ 100 000 personnes ont reçu 200 roupies par mois (4 dollars) juste après l’accident. Puis les versements se sont arrêtés. Certains n’auraient rien reçu du tout, d’autres encore se seraient fait passer pour des rescapés alors qu’ils ne se trouvaient pas sur les lieux.

- Une dépollution qui se fait attendre -

En 1998, l’état du Madhya Pradesh, dont Bhopal est la capitale, reprend le contrôle du site. Un an plus tard, Union Carbide est rachetée par Dow Chemical, géant mondial de la fabrication et de la distribution de produits chimiques. La même année, Greenpeace porte plainte contre l’industriel, l’accusant d’avoir pollué les eaux souterraines de la région.

Car depuis la catastrophe, le site est resté tel quel. Selon les estimations des différents rapports d’ONG sur le sujet, il resterait entre 400 et 800 tonnes de produits chimiques dans le sol. Les dernières analyses de Greenpeace, réalisées fin 2004, indiquent la présence de solvants chlorés dans des proportions jusqu’à 500 fois supérieures aux limites fixées par l’OMS. Aucune étude hydrogéologique n’a été menée pour déterminer le degré de contamination de la nappe phréatique.

Pourtant, des milliers de Bhopalis se plaignent, aujourd’hui encore, de maladies chroniques et de gênes respiratoires extrêmement handicapantes. En 2001, le gouvernement a commencé à raccorder les quartiers pauvres des environs, dépourvus d’eau courante, à l’eau potable. Mais la lenteur du processus oblige les populations locales à continuer de puiser leur eau aux pompes communes, dont la source n’est autre que la nappe de l’ancienne usine.

Une dépollution totale ? Dow Chemical ne veut pas en entendre parler : “La responsabilité de la dépollution du site échoie au gouvernement de l’état du Madhya Pradesh, aujourd’hui propriétaire du site”, peut-on lire sur leur site web. En 2004, lors du 20e anniversaire de la tragédie, le gouvernement du Madhya Pradesh a bien annoncé le début de la dépollution du site et promis d’évacuer 40 tonnes de sacs de pesticides. Cinq ans plus tard, les travaux n’ont pas commencé.

- Garder espoir -

Le 3 novembre 2008, les juges de la Cour d’appel de Manhattan (Etats-Unis) annulent le non-lieu concédé deux ans plus tôt à Union Carbide, suite à la plainte déposée par Greenpeace et les habitants de Bhopal. Un vice de procédure a été établi : les plaignants n’auraient pas eu assez de temps pour répondre à la demande de non-lieu formulée par l’industriel.

Selon Reuters, les plaignants souhaiteraient désormais transformer leur plainte en “class-action”, action judiciaire collective, afin de réunir les milliers de riverains victimes de maladies chroniques et autres conséquences de la catastrophe. Une telle action est déjà engagée depuis 1999 par des associations locales, qui accusent l’industriel ainsi que l’ex-patron du groupe, Warren Anderson, de “violation de la loi criminelle internationale” et de “violation des droits de l’homme”, entre autres. De son côté, Dow Chemical ne change pas de position, arguant que “la décision du 3 novembre concerne la forme et non le fond du dossier”. Pour le géant américain, l’affaire a été réglée en 1989, lorsque l’Etat indien a accepté d’abandonner les poursuites pour 470 millions de dollars.

- La bataille continue… -

Faire boire aux dirigeants de Dow Chemical l’eau puisée dans les sols de Bhopal. C’est ce qu’ont tenté de faire les Yes Men, des pros du canular satyrique. En juillet 2009, ces drôles d’activistes ont en effet déambulé dans les rues de Londres pour distribuer la “B’eau Pal”, une bouteille d’eau au packaging rouge et blanc, rappelant clairement le logo de Dow Chemical. Sur l’étiquette, l’on peut lire : “Les extraordinaires qualités de notre eau proviennent de 25 ans d'infiltration de toxines sur les lieux du plus grave accident industriel de la planète.” Leur périple s’est achevé devant le siège social de Dow chemical, dont personne n’est sorti…

Les Yes Men n’en sont pas à leur premier coup d’éclat : en 2004, pour le 20e anniversaire de la catastrophe, les imposteurs ont réussi à se faire passer pour l’industriel grâce à un faux site web. L’un d’entre eux s’est même présenté en tant que porte-parole de Dow Chemical en direct sur BBC World, expliquant que la société acceptait la responsabilité de l’accident et dédommagerait généreusement les victimes.

Mais si les Yes Men ont réussi à attirer l’attention médiatique internationale durant un court instant, les victimes, elles, restent dans l’ombre. 25 ans après la catastrophe. Plusieurs procès et manifestations plus tard, rien ne semble bouger. Il semble parfaitement insupportable qu'à l’ère du “tout vert”, du développement durable à tout prix et du Grenelle de l’environnement, un tel marasme écologique passe encore inaperçu… 01/10/2009

- Les Yes Men ont mis l’eau de Bhopal en bouteille, sous un logo curieusement similaire
à celui de Dow Chemical…
-

 

 

 

 

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