- Le culte de La Haine -
Lorsque l’on évoque Mathieu Kassovitz, impossible de ne pas penser immédiatement au film qui a lancé sa carrière vers les hautes sphères du 7ème art, j’ai nommé le très percutant La Haine. C’était en 1995. A l’époque, le film reçoit le Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes ainsi que trois Césars, dont celui du Meilleur Film. C’est une véritable consécration, non seulement pour Mathieu Kassovitz, mais également pour ses acteurs dont un certain Vincent Cassel. De plus, le film n’est pas seulement un bijou de mise en scène (comme la fameuse scène de Cassel s’invectivant devant son miroir), il est aussi une dénonciation de la violence qui règne dans les banlieues françaises, stéréotypées par la suite par le terme « cités ». La Haine fait office de précurseur d’une série de films qui se veulent témoins des problèmes des jeunes de banlieue et un moyen pour eux d’élever la voix et de montrer qu’ils existent, sans avoir à brûler tout ce qui a quatre roues ou affronter tout ce qui a un bouclier et une matraque (exemple : le très remarqué Ma 6T va crack-er de Jean-François Richet, en 1997). En 1995, Kassovitz n’a que 28 ans et fait figure de jeune espoir du cinéma français.
- Des deux côtés de la lorgnette -
Il affiche sa polyvalence en passant également devant la caméra, comme dans Regarde les Hommes Tomber de Jacques Audiard, où il tient le second rôle aux côtés de Jean Yanne et Jean-Louis Trintignant (il retrouvera le réalisateur en 1996, cette fois en tant que premier rôle, dans Un Héros Très Discret). Touchant et sincère avec son regard parfois naïf et ingénu, ses expériences d’acteurs se multiplient par la suite avec, pour points d’orgue, le très remarqué Le Fabuleux Destin D’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001) et le très polémique -mais essentiel- Amen (Costa Gavras, 2002).
- Assassins, rivières et sirènes d’Homére -
Sa carrière de réalisateur connaît, quant à elle, un parcours en dents de scie. Après La Haine, il se met lui-même en scène aux côtés de Michel Serrault dans Assassin(s) (1997), où il incarne un jeune apprenti tueur à gages. Le film est mal reçu par la critique et par le public, à Cannes notamment. Il faudra attendre 2000 pour le revoir derrière la caméra, avec de nouveau comme compère le désormais incontournable Vincent Cassel, dans l’un des premiers rôles. Les Rivières Pourpres, film policier à l’atmosphère lugubre, rencontre un vrai succès public. Le duo Kassovitz-Cassel fait des merveilles. La critique note cependant et à juste à titre que Kassovitz semble avoir la tête ailleurs au moment de la sortie de ce film. Elle ne se trompe pas puisque, de l’autre côté de l’océan, l’industrie hollywoodienne lui fait les yeux doux. Le jeune français ne résiste pas longtemps à ses charmes et, telles les Sirènes d’Homère, les langoureux chants des producteurs américains le conduisent, si ce n’est à sa perte, du moins à quitter le chemin pourtant si bien tracé de ses débuts.
- « Kasso » mangé par Hollywood ? -
Et parmi ces pontes du cinéma américain, il en est un à qui on aurait du mal à dire « non » : Joel Silver, heureux producteur de la trilogie Matrix des Frères Wachowski, n’est pas un bleu dans la jungle hollywoodienne et ses arguments font mouche. C’est en visionnant Les Rivières Pourpres que lui est révélée la capacité de ce « frenchie » à transcender un scénario. Et des scénarii, Silver n’en manque pas. Après avoir bombardé Kassovitz de scripts en tout genre, tout deux tombent d’accord sur le choix du futur Gothika. Le film achevé va pourtant rendre le spectateur sceptique quant à la pertinence d’une telle décision. L’histoire est celle d’une psychologue réputée, travaillant dans un centre de rétention pour criminelles de renom, qui voit sa vie basculer dans l’horreur et le fantastique lorsqu’elle rencontre un soir d’orage une jeune fille décédée depuis quatre ans. Quel programme !
Oui, je crois percevoir ce qui vous traverse l’esprit : pourquoi ce cher Mathieu a-t-il choisi un scénario qui semble à des années lumières de ses expériences hexagonales, pourtant si souvent judicieuses ? La faute encore une fois aux Sirènes d’Hollywood. Et elles ont su sortir le grand jeu. Aux côtés de Joel Silver, il y a son associé et co-dirigeant de la société de production Dark Castle, Robert Zemeckis (Gremlins, Retour vers le Futur, Forrest Gump…). Viennent ensuite d’autres arguments de poids : la somptueuse Halle Berry, alors en pleine bourre médiatique à Hollywood, qui tiendra le premier rôle, et la magnifique Penelope Cruz dans l’un des seconds rôles. Sans oublier bien sûr l’aspect purement pécunier : un budget aussi gros que trois long métrages français ça fait tout de même réfléchir ! Malheureusement, tout ce qui brille n’est pas or. Le résultat final est un film certes maîtrisé techniquement mais complètement formaté, sans aucune originalité ni audace. Il sera plutôt bien accueilli par le grand public mais décevra les premiers fans de Kassovitz, légitimement en attente d’une mise en scène moins consensuelle.
Ce succès en demi-teinte n’aura pas découragé Mathieu Kassovitz de tenter à nouveau l’expérience américaine. Résultat, 4 ans après Gothika, Babylon A.D, sur les écrans français depuis le 20 août, est désormais soumis à l’appréciation du public. Notre avis sur le film en rubrique Grand Large…